X
HARRY entra dans le bureau d'un air conquérant. Poirot le dévisagea en fronçant le sourcil. Il avait l'impression d'avoir déjà vu cet homme. Il remarqua les traits du visage : le nez busqué, le profil altier, la ligne de la mâchoire, et constata enfin que si Harry était plus grand que son père, il existait pourtant une grande ressemblance entre eux deux.
Il constata encore autre chose. Malgré ses allures de matamore, Harry Lee était en proie à une grande nervosité mal dissimulée sous une sorte de fanfaronnade.
« Eh bien, messieurs, que désirez-vous de moi ? » demanda-t-il.
Le colonel Johnson lui répondit :
« Nous serions très heureux si vous pouviez nous éclairer sur ce qui s'est passé ici dans la soirée. »
Harry Lee hocha la tête.
« Je ne sais rien du tout. Tout cela était si horrible et si inattendu ! »
Poirot observa :
« Vous arrivez de l'étranger, il me semble, Mr. Lee ? »
Harry se tourna vivement vers le détective belge.
« Oui. J'ai débarqué en Angleterre, il y a une semaine.
— Aviez-vous été longtemps absent ? »
Harry Lee leva le menton en l'air et ricana :
« Autant vous dire tout de suite la vérité ! L'un ou l'autre vous racontera tout à l'heure mon histoire. Messieurs, c'est moi le fils prodigue de la famille ! Voilà bientôt vingt ans que je n'avais mis les pieds dans cette maison.
— Mais… vous êtes revenu à présent. Voulez-vous nous dire pourquoi ? » demanda Poirot.
Avec un air de sincérité, Harry Lee répondit tout de suite :
« C'est toujours la même vieille parabole. Fatigué des épluchures que les cochons mangent… ou ne mangent pas (je ne me souviens plus au juste), je songeai que le veau gras constituerait un changement appréciable. Je reçus une lettre de mon père m'invitant à rentrer à la maison. J'obéis et je vins. Voilà tout.
— Êtes-vous ici pour un court séjour… ou pour rester longtemps ?
— Je suis rentré à la maison… pour de bon, déclara Harry.
— Et votre père le désirait-il ?
— Il en était tout réjoui. » Harry éclata de rire et d'aimables rides se dessinèrent aux coins de ses yeux. « Père s'ennuyait seul avec Alfred ! Alfred est un bon garçon et possède de grandis qualités, mais il est ennuyeux au possible. Dans son jeune temps, mon père était un joyeux luron. Il espérait se dérider un peu en ma compagnie.
— Votre frère et sa femme étaient-ils aussi contents de vous voir habiter ici ? demanda Poirot, les sourcils légèrement levés.
— Alfred ? il en pâlissait de rage. Quant à Lydia, je ne saurais le dire. Sans doute était-elle fâchée, à cause de son mari. Mais je suis certain que pour finir elle eût été bien contente. J'aime Lydia, c'est une femme délicieuse. Je me serais bien entendu avec elle, mais avec Alfred, c'est une autre paire de manches. Il a toujours été jaloux de moi. De tout temps il a été le bon fils casanier et docile. Et, en fin de compte, quel avantage en tirera-t-il ? Comme tous les bons fils demeurés au foyer paternel, il récoltera un bon coup de pied quelque part. Croyez-m'en, messieurs, la vertu n'est jamais récompensée. »
Il étudia les visages de ses auditeurs.
« J'aime à croire, messieurs, que ma franchise ne vous scandalise pas. Après tout, vous cherchez la vérité, n'est-ce pas ? Pour finir, vous étalerez en plein jour le linge sale de la famille. Autant vous montrer le mien tout d'abord. Je ne suis point particulièrement affecté par la mort de mon père… Je ne l'avais pas vu depuis mon adolescence… néanmoins c'est mon père et il a été assassiné. Je veux absolument que sa mort soit vengée ! »
Il caressa sa joue en les dévisageant :
« Dans notre famille, nous voulons venger le mal qu'on nous fait. Un Lee n'oublie pas aisément. Je tiens à ce que le meurtrier de mon père soit été et pendu.
— Comptez sur nous, Mr. Lee. Nous ferons tout notre possible, dit Sugden.
— Si vous ne mettez pas la main sur le coupable, je m'en chargerai et je le punirai moi-même », déclara Harry Lee.
D'un ton sec, le chef constable lui demanda :
« Auriez-vous quelque idée sur l'identité du meurtrier, Mr. Lee ?
— Non, répondit Harry. Je n'en ai aucune. Malheureusement, plus j'y réfléchis, plus il me semble impossible qu'il ait été tué par quelqu'un du dehors…
— Ah ! fit Sugden en inclinant la tête.
— Et alors, poursuivit Harry Lee, quelqu'un de la maison a tué mon père ? Qui aurait commis ce crime ? Je ne puis soupçonner les domestiques. Tressilian est ici depuis le déluge. Cet imbécile de valet de pied ? Certes non. Quant à Horbury, c'est un drôle de moineau, mais Tressilian me dit qu'il était allé au cinéma. Je mets Stéphen Farr de côté. Je ne crois pas qu'aucun de nous ait fait cela. Alfred ? Il adore père. George ? Il manquerait de courage. David ? David a toujours été un rêveur. Il tomberait en faiblesse en voyant son doigt saigner. Les femmes ? Une femme ne peut de sang-froid aller trancher la gorge d'un homme. Alors, qui a tué père ? Du diable si je soupçonne qui a commis ce crime ! »
Le colonel Johnson s'éclaircit la gorge… par habitude…
« Quand avez-vous vu votre père pour la dernière fois ? demanda-t-il.
— Après le thé. Il venait de se disputer avec Alfred… au sujet de votre serviteur. Le vieux s'ennuyait seul avec lui-même et, pour se distraire, il fomentait la dispute. À mon avis, voilà pourquoi il cacha mon arrivée aux autres. Il se réjouissait à l'avance de leur ahurissement. Voilà aussi pourquoi il annonça son intention de modifier son testament. »
Poirot s'agita légèrement et murmura :
« Ainsi, votre père parla de son testament ?
— Oui… devant la famille réunie… et il nous épiait pour voir nos réactions. Il téléphona au notaire de venir ici après Noël pour en discuter avec lui. »
Poirot demanda :
« Quels changements comptait-il y apporter ? »
Harry Lee grimaça :
« Il ne nous en a rien dit ! Le vieux renard ne se livrait pas ainsi. J'imagine… ou plutôt j'espérais… que les modifications prévues par lui étaient à l'avantage de votre humble serviteur ! Sans doute m'avait-il exclu des testaments précédents et voulait-il me réserver ma part. Mauvaise affaire pour les autres ! Il songeait peut-être aussi à Pilar… Il s'était entiché d'elle et voulait certainement lui léguer quelque chose. Vous n'avez pas encore vu Pilar ? Ma nièce d'Espagne ? Une beauté… avec toute la chaleur du Midi… et aussi sa cruauté. Si je n'étais pas son oncle…
— Vous dites que votre père s'était entiché d'elle ?
— Oui. Elle savait le prendre et venait souvent bavarder avec lui. Elle savait ce qu'elle voulait, la mâtine ! À présent, il est mort et ne modifiera pas ses dispositions testamentaires en faveur de Pilar… ni en la mienne, ce qui est bien malheureux ! »
Il fronça le sourcil, fit une pause, puis reprit en changeant de ton :
« Mais je m'écarte de la question. Vous désiriez savoir quand j'ai vu mon père pour la dernière fois ? Comme je vous l'ai dit, c'est après le thé… Il devait être un peu plus de six heures. Père était alors de belle humeur… un peu fatigué, peut-être. En sortant, je le laissai avec Horbury. Je ne devais plus le revoir vivant.
— Où étiez-vous au moment de sa mort ?
— Dans la salle à manger avec mon frère Alfred. La bonne entente ne régnait pas précisément entre nous. Nous étions en pleine discussion lorsque nous perçûmes un vacarme au-dessus de nos têtes. On eût dit que dix hommes bataillaient là-haut. Alors, mon pauvre père poussa un cri… cela ressemblait au cri d'un cochon qu'on égorge. Alfred demeura paralysé, cloué sur sa chaise, la mâchoire pendante. Je dus le secouer pour le ranimer et ensemble nous montâmes l'escalier. La porte était fermée à clef, nous l'enfonçâmes, ce qui ne fut pas facile. Comment cette porte pouvait-elle être fermée à clef ? Il n'y avait personne dans la chambre que père, et je jure que l'assassin n'a pu s'échapper par les fenêtres.
Le chef de police Sugden répliqua :
« La porte fut fermée de l'extérieur.
— Quoi ? (Harry ouvrit de grands yeux.) Je vous jure que la clef se trouvait à l'intérieur.
— Vous avez remarqué ce détail ? fit Poirot.
— Oui. Rien ne m'échappe. J'ai l'habitude de voir tout. »
Il interrogea du regard ses interlocuteurs :
« Avez-vous autre chose à me demander, messieurs ?
— Non, merci, Mr. Lee, pas pour le moment, lui dit le colonel Johnson. Auriez-vous l'obligeance de dire à la personne suivante de venir ici ?
— Certainement, monsieur. »
Il alla vers la porte et sortit sans regarder en arrière.
Le colonel Johnson dit au chef de police :
« Qu'en pensez-vous, Sugden ? »
L'autre hocha la tête d'un air hésitant, puis déclara :
« Il a peur de quelque chose. De quoi ?… »